Les débats autour de la souveraineté numérique ne se limitent plus à des questions technologiques. Ils engagent des choix économiques, industriels et politiques, avec des approches encore très différentes selon les acteurs et les pays européens. Un sujet au cœur des échanges du Salon de la Souveraineté Numérique.
Grégory Wintrebert, président de l’Alliance pour la Confiance Numérique (ACN) et du bureau technologies de Numeum, également directeur exécutif des Relations institutionnelles et des Partenariats stratégiques de l’ESN Sopra Steria, revient sur les équilibres à trouver entre performance, dépendance et ambition européenne. Une vision qu’il partagera lors du Salon Souveraineté Numérique (30 juin – 1er juillet 2026, Paris).
Comment définir aujourd’hui la souveraineté numérique dans le contexte européen ?
La souveraineté numérique ne se résume pas à une opposition entre solutions européennes et américaines. Aujourd’hui, il existe plusieurs approches qui coexistent. Nous avons d’un côté les hyperscalers américains, comme AWS ou Microsoft, qui proposent des offres très performantes, mais qui restent soumises à des cadres juridiques extra-européens.
« Il n’existe pas aujourd’hui un modèle unique de souveraineté numérique »
Nous voyons aussi émerger des déclinaisons dites souveraines de ces offres, avec des dispositifs spécifiques ou des déploiements on-premise. À cela s’ajoutent des partenariats entre acteurs européens et américains, comme Bleu ou S3NS, qui répondent à certaines contraintes de souveraineté.
Enfin, nous avons des offres pleinement souveraines, portées par des acteurs européens comme OVHcloud ou Schwarz, qui proposent à la fois des infrastructures, de la donnée et des modèles opérés en Europe. Sur l’IA, des acteurs comme Mistral illustrent aussi cette dynamique. La réalité aujourd’hui, c’est donc une pluralité de solutions, et non un modèle unique.
Pourquoi ces enjeux de souveraineté sont-ils devenus aussi critiques pour certains acteurs ?
Ces enjeux sont particulièrement sensibles dans certains secteurs comme la défense, la sécurité, le secteur public ou encore les services financiers. Ce sont des environnements où la maîtrise des données et des infrastructures est directement liée à des enjeux stratégiques.
Aujourd’hui, une partie des solutions utilisées repose sur des offres extra-européennes. Cela peut faire émerger des inquiétudes chez certains acteurs, notamment sur la capacité à conserver un contrôle total sur leurs SI dans la durée. Ces sujets ne sont donc pas uniquement technologiques. Ils touchent à des enjeux de continuité d’activité, d’indépendance et, dans certains cas, de sécurité nationale.
Quels sont, selon vous, les principaux freins au développement de ces solutions en Europe ?
Le premier concerne la perception de la performance. Les solutions des hyperscalers bénéficient d’un historique et d’investissements très importants, ce qui leur confère aujourd’hui un niveau de maturité élevé. Les offres européennes rattrapent progressivement cet écart, mais cette perception reste présente.
Le deuxième frein est économique. Les solutions souveraines ne bénéficient pas toujours des mêmes économies d’échelle, ce qui peut créer des écarts de coûts. Cela peut peser dans les arbitrages des entreprises. Enfin, il existe un frein plus politique. Les approches ne sont pas totalement alignées entre les pays européens, ce qui complique la mise en place d’une stratégie commune. Cette diversité de positions peut ralentir certaines dynamiques.
Quelle est aujourd’hui la spécificité de la position française sur la souveraineté numérique, au sein de l’Europe ?
La France a historiquement adopté une position très exigeante sur ces sujets, notamment avec des cadres comme SecNumCloud, qui visent un niveau de souveraineté particulièrement élevé. Cette approche peut être vue comme une forme de référence au niveau européen.
« La France porte historiquement une approche exigeante »
Cela pose la question de l’équilibre à trouver. Une approche très protectrice peut nécessiter des ajustements pour éviter de freiner certains investissements ou certaines dynamiques industrielles. À l’inverse, l’Allemagne adopte une approche souvent plus souple, sur la localisation de certains composants, dès lors que les données restent hébergées en Europe.
Quel rôle jouent aujourd’hui les acteurs de l’écosystème dans la structuration de cette souveraineté européenne ?
Il existe aujourd’hui un travail important de coordination entre les acteurs, à travers différentes instances. Des organisations comme l’Alliance pour la confiance du numérique (ACN) ou Numeum permettent de rassembler des industriels, de partager des retours d’expérience et de faire émerger des positions communes, autour de solides expertises. Concrètement, cela passe par des groupes de travail et par la production de doctrines technologiques, avec notamment l’objectif d’influencer les orientations prises au niveau européen.
Ces échanges permettent aussi de rapprocher des acteurs qui n’ont pas toujours les mêmes priorités, en fonction de leur secteur ou de leur pays. L’enjeu est de faire converger progressivement ces positions, pour permettre à l’Europe de structurer une approche plus cohérente, tout en tenant compte de la diversité de son écosystème.
Quels messages souhaitez-vous porter, notamment dans le cadre du Salon de la Souveraineté Numérique, sur l’évolution de cette stratégie européenne ?
La souveraineté ne doit pas être opposée à la performance. Aujourd’hui, des offres européennes existent et atteignent un niveau de maturité qui permet de répondre à des enjeux industriels concrets. L’enjeu porte davantage sur la capacité à coordonner les approches au niveau européen. L’harmonisation reste clé pour permettre aux acteurs de se développer à une échelle suffisante. Il y a également un sujet de priorisation. Pour que ces offres puissent se structurer dans la durée, les acteurs publics et institutionnels ont un rôle à jouer dans leur adoption, notamment à travers les politiques d’achat. C’est un levier que d’autres régions du monde activent déjà de manière plus assumée.
« La souveraineté ne doit pas être opposée à la performance »
À cette équation s’ajoute désormais l’IA, qui donne à la souveraineté numérique une portée encore plus concrète. Car au-delà de la performance technologique, la question est aussi celle de la maîtrise des données stratégiques, de la capacité à déployer des modèles dans des environnements critiques, et de l’alignement avec les exigences européennes en matière de gouvernance, de transparence et de conformité. À mesure que l’IA générative et les usages à grande échelle s’installent dans les organisations, la souveraineté ne se mesure plus seulement à l’origine des infrastructures, mais aussi à la possibilité de construire une IA de confiance, responsable et durable.
Nous voyons d’ailleurs émerger des acteurs européens capables de s’inscrire dans cette dynamique. Des initiatives comme Mistral montrent qu’il est possible de développer des solutions compétitives, qui commencent à être adoptées au-delà de leur marché d’origine. Ces sujets prennent une dimension très concrète dans des événements comme le Salon Souveraineté Numérique, où se retrouvent des acteurs aux contraintes et aux priorités très différentes. Les échanges permettent de confronter des retours d’expérience, mais aussi de mettre en regard des approches parfois opposées, entre exigences de souveraineté et de durabilité, contraintes budgétaires et attentes en matière de performance. Je suis ravi d’intervenir lors de cette première édition, qui va permettre de confronter ces enjeux de manière ouverte et très concrète.
▶ À lire également : Souveraineté Numérique, un 1er salon à Paris les 30 juin et 1er juillet 2026




