Chaque semaine, la rédaction de L’Observatoire de la tech donne la parole à un expert, un décideur ou un acteur de terrain. Pour apporter un éclairage différent sur l’actualité du marché et ses enjeux. Cette semaine, c’est François Jaussaud, Head of Fraud and Security Intelligence chez SAS Institute, qui questionne le rôle de la peur dans l’adoption de l’IA.
En 1928, Edward Bernays, père des relations publiques modernes, codifiait l’art du « consentement fabriqué » : orienter le comportement collectif sans coercition, en transformant un intérêt commercial en évidence culturelle. Près d’un siècle plus tard, l’industrie de l’intelligence artificielle a porté cette méthode à un degré de sophistication inédit.
» Derrière l’enthousiasme pour l’intelligence artificielle, une mécanique d’influence rodée
pour préserver des paris financiers. «
Je conçois des systèmes d’IA depuis plus de vingt-cinq ans dans le secteur financier ; lutte contre le blanchiment, détection de fraude, financement du terrorisme. Je mesure chaque jour ce que cette technologie apporte quand elle est bien employée. Mais je mesure aussi, chaque jour, l’écart croissant entre ce que l’IA fait concrètement et ce que l’industrie en raconte.
L’émerveillement a remplacé l’analyse. Quand un outil génère un texte convaincant en dix secondes, le public conclut « c’est une révolution » avant de se demander si le résultat est fiable, si le modèle économique est viable, ou si la technologie sous-jacente est pérenne. Yann LeCun, prix Turing et fondateur d’AMI Labs, qualifie pourtant l’architecture dominante des modèles de langage d’« impasse complète ». Si l’un des scientifiques les plus respectés au monde doute des fondations, la question de la proportionnalité des investissements mérite au minimum d’être posée.
L’urgence et la peur comme arguments de vente
Or elle ne l’est pas. Parce que la mécanique d’influence fonctionne à plein régime. L’industrie a transformé l’IA en enjeu civilisationnel, celui qui ne s’y met pas sera « laissé pour compte ». Elle a créé une urgence artificielle ; « si nous ne le faisons pas, un concurrent stratégique le fera ». Elle a organisé une circularité financière où investisseurs, fournisseurs et clients sont souvent les mêmes entités, brouillant les signaux de marché. Et surtout, elle a armé la peur : chaque étude annonçant que « 40 % des emplois seront remplacés » transforme un investissement optionnel en réflexe de survie. On ne vend pas l’IA, on vend la peur de ne pas avoir l’IA.
Ces techniques ne sont pas nouvelles. L’industrie du tabac les a utilisées pendant quatre décennies pour retarder la régulation. Ce qui est nouveau, c’est l’échelle : les dépenses de lobbying liées à l’IA aux États-Unis dépassent les 100 millions de dollars déclarés en 2025 ; un lobbyiste fédéral sur quatre travaille désormais sur des sujets IA.
Ce constat n’est pas un appel au rejet. Le progrès technologique est une réalité, et l’IA produit de la valeur mesurable dans des domaines précis. Mais cette valeur ne se mesure que problème par problème, déploiement par déploiement, pas dans les keynotes spectaculaires ni dans les projections à mille milliards.
Sortir du consentement fabriqué et se poser les bonnes questions.
Le vrai antidote à la fabrique du consentement n’est pas la défiance. C’est le discernement. C’est la question posée dans le bon ordre : non pas « comment intégrer l’IA pour ne pas disparaître ? » mais « quel problème concret ai-je à résoudre, et cette technologie est-elle la meilleure réponse ? ». C’est le choix de s’appuyer sur la science patiente (celle qui se vérifie, se publie et se conteste) plutôt que sur la communication de l’urgence.
La machine n’a jamais remplacé l’intelligence humaine. Elle a remplacé le travail que l’on avait cessé de valoriser. C’est une nuance que l’industrie de l’IA préfère oublier. C’est peut-être la seule qu’il faut retenir.
Par François Jaussaud, Head of Fraud and Security Intelligence chez SAS Institute.




