Chaque semaine, la rédaction de L’Observatoire de la Tech donne la parole à un expert, un décideur ou un acteur de terrain. Pour apporter un éclairage différent sur l’actualité du marché et ses enjeux. Cette semaine, c’est Sébastien Descamps, Directeur de l’innovation chez l’intégrateur IT Zenika, qui questionne la préparation des États et des entreprises face à l’émergence de l’informatique quantique.
Le quantique sera la prochaine grande rupture technologique, capable de bouleverser nos infrastructures numériques, nos systèmes économiques et la sécurité de nos sociétés. Alors qu’une industrialisation s’annonce dans quatre à cinq ans, sommes-nous prêts à y faire face ?
Pendant longtemps, le quantique a été perçu comme un horizon lointain. Mais les progrès récents, en particulier sur le silicium, changent radicalement la donne. Ce que les chercheurs situaient autour de 2040 se rapproche plus brutalement de nous : nous nous dirigeons vers une industrialisation à horizon de quatre à cinq ans… soit demain.
« Le quantique sera la prochaine grande rupture technologique, capable de bouleverser nos infrastructures numériques »
Cette accélération est un basculement d’époque. La question n’est pas seulement de savoir si le quantique pourra résoudre des problèmes complexes ou ouvrir de nouveaux champs de recherche. L’enjeu principal — qui impactera immédiatement les États, les entreprises et les citoyens — se situe ailleurs : dans sa capacité à casser les mécanismes cryptographiques qui garantissent la sécurité du monde numérique, soit la stabilité de nos sociétés.
Des identités numériques aux cryptomonnaies, une sécurité compromise
Il suffit de saisir une idée simple : toute la cryptographie moderne repose sur des problèmes mathématiques très difficiles à résoudre pour un ordinateur classique, mais que le quantique pourrait résoudre sans problème. Si ces protections tombent, c’est l’ensemble du système numérique mondial qui devient vulnérable. Les paiements en ligne, les documents chiffrés, les transactions bancaires, les infrastructures critiques… Tout ce qui dépend du chiffrement pour garantir son intégrité, son authenticité ou sa confidentialité se retrouverait soudain exposé.
« Si ces protections tombent, c’est l’ensemble du système numérique mondial qui devient vulnérable »
Et cela vaut aussi pour les blockchains. Leurs mécanismes intrinsèques reposent sur les mêmes schémas cryptographiques. Or, casser une clé privée, c’est pouvoir voler des fonds, falsifier des transactions ou réécrire l’histoire d’une chaîne. On le voit, le sujet touche à la confiance elle-même.
Des acteurs dans le monde entier procèdent déjà à des interceptions massives de données chiffrées, en pariant sur leur future capacité à les déchiffrer lorsque des machines quantiques suffisamment puissantes seront disponibles. Ce phénomène, nommé « harvest now, decrypt later », illustre parfaitement que les enjeux existent déjà.
L’Europe doit prendre le leadership
Pour les entreprises, cela impose une prise de conscience urgente. La plupart ignore totalement quelles sont leurs dépendances cryptographiques et leurs points vulnérables. Or, il faut changer les protocoles, mettre à jour les architectures, revoir les chaînes logicielles… Pour un grand groupe, ce n’est pas un simple projet informatique : c’est un chantier civilisationnel. Plus l’on attend, plus le risque grandit d’être pris de vitesse.
Et il en va de même pour l’Europe. Ses atouts académiques ne suffisent plus : il faut s’engager dans la rupture dès maintenant et tenir l’horizon annoncé à travers la stratégie européenne Quantum 2030. Nos institutions doivent donc dès aujourd’hui se mettre en ordre de bataille, adopter des solutions technologiques maîtrisées, soutenir les filières locales, anticiper les migrations cryptographiques. Si l’Europe n’a pas su se protéger de la dominance des géants américains, elle peut encore anticiper cette révolution et assurer sa souveraineté quantique – et donc son avenir numérique. Les paramètres technologiques tels que nous les connaissons sont amenés à changer brutalement, soyons prêts.
Par Sébastien Descamps, Directeur de l’innovation chez Zenika




